
Pendant les années qui précédèrent la première croisade, il vivait à Jérusalem un homme d’armes qu’on appelait Bernard l’Étranger.
Fils d’un patricien romain et d’une noble dame normande, à cause des bouleversements de guerre de cette époque, il dut abandonner les propriétés de famille dans l’Italie centrale et trouva asile auprès de la République Maritime d’Amalfi, à ce moment-là très florissante.
Puisqu’il était expert en l’art militaire, fort et rusé, les autorités publiques et les principales familles de marchands l’invitèrent à représenter et à défendre stablement à Jérusalem les intérêts des commerçants d’Amalfi.
C’est tout juste ici que, en 1908, il vivait depuis quelques années.
Quand la première armée des croisés s’approcha, les gouvernants musulmans contraignirent tous les chrétiens à quitter la ville : Bernard se dirigea alors en direction du nord avec une poignée de chevaliers.
Il rencontra les croisés au sud d’Antioche, puis sympathisa avec Tancrède d’Altavilla et lui donna plusieurs valables conseils pour franchir les bastions de Jérusalem, mais il ne voulut point se joindre à l’armée et passa ainsi les trois ans qui suivirent en guerroyant contre les Arabes entre la Cilicie et la Syrie.
Pendant l’hiver de l’an 1102 Bernard était en train de gouverner la ville de Tarsus qu’il avait, lui-même, conquise et là, venant de Constantinople, débarqua le comte de Toulouse, Raymond de Saint Gilles.
Peu de temps avant, Raymond s’était couvert d’ignominie en échappant du champ de bataille de Marsivan et livrant au massacre le plus total les Lombards qu’il commandait.
Bernard, indigné du comportement blâmable du comte de Toulouse, ordonna de l’arrêter et quelques jours plus tard, contre paiement d’une rançon, le remit à Tancrède, qui gouvernait à ce moment-là Antioche en l’absence de son oncle Bohémond.
Il se passait, toutefois, dans cette partie du monde, trop d’événements qui troublaient les conceptions de vie de Bernard ; c’est ainsi qu’il décida de quitter le Moyen-Orient et parta pour les côtes italiennes.
À Chypre, le Dux Manuel Voutomites lui demanda s’il pouvait lui confier un message impérial de la plus haute importance et discrétion pour le Prieur du Monastère de Marie Chossoviotissa à Amorgos.
Bernard, qui était lié au Dux de Chypre par un fort sentiment d’estime et d’amitié, accepta de réaliser l’ambassade.
Le soir qui précéda son départ, le long du quai du port de Pafos, un moine s’avança vers lui et, s’adressant à lui, le benit de cette façon: « Étranger toujours et jamais, là où la fleur rencontrera l’épée, tu batiras un château qui contrôlera l’Est, qui contrôlera l’Ouest. Sois fort, esprit inquiet ! ».
Le navire vénitien qui transportait Bernard, ses chevaliers et tout son avoir, mouilla dans une baie au sud de l’île d’Amorgos et d’ici Bernard poursuivit tout seul, sans escorte, vers le Monastère.
On dit que, après avoir remis le message, Bernard fut fort touché par l’icône de Marie Chossoviotissa qu’on y gardait.
Personne n’a jamais compris pourquoi ce visage tant troublait l’Étranger qui – tout le monde d’autre part le savait – manquait complètement de foi.
Qualque chose peut-être l’inclina à de rêves nouveaux, quelque chose peut-être réveilla dans son coeur de vieux souvenirs ou même les yeux de Marie Chossoviotissa peut-être apaisèrent son âme rebelle.
Le fait est que quelque chose l’enchanta tellement que, après avoir quitté le Monastère et avant de faire retour à son navire, il voulut passer la nuit dans la solitude et la méditation. Il se réfugia alors dans une bergerie sur la colline près du monastère et après avoir passé beaucoup d’heures à contempler le ciel étoilé, il prépara son grabat avec de la paille, appuya son épée par terre dans un coin de la bergerie et enfin s’endormit.
Au réveil, il s’aperçut, à sa grande surprise, que là où il avait laissé son épée une plante d’oléandre blanc avait poussé miraculeusement et que la seule fleur de celle-ci appuyait sur la lame.
Alors il prit l’épée, s’éloigna de quelques pas et s’avisa ainsi que en haut de la colline la vue était splendide et qu’on pouvait contrôler tant la côte est que celle ouest de l’île.
La tradition veut que Bernard souleva une grande pierre, la posa sur un rocher et dit : « Castelmorgo, même avec l’épée et la fleur ».
Il fit débarquer la poignée de ses chevaliers et commença la construction d’une tour de guet fortifiée.
Bernard resta à Amorgos pour plusieurs années en défendant l’île et surtout le monastère avec l’icône de Marie Chossoviotissa contre les fréquentes attaques de la piraterie sarrasine.
Pas très jeune désormais, mais toujours doué d’une force terrible, il conduisit ses chevaliers et un petit garnison de Byzantins dans la bataille d’Arkessini où, à ce qu’il paraît, plus de 1000 Sarrasins perdirent la vie.
Après cette bataille et sans raison apparente, Bernard s’apprêta à quitter Amorgos.
En témoignage de ses profondes attaches avec l’île, avant de partir, il enterra son épée sous la porte d’entrée du château.
Bernard l’Étranger quitta Amorgos le même jour et le même mois dans lesquels, onze ans avant, il y était arrivé.
Le navire venait de lever l’ancre pour l’Occident lorsque le château disparut en laissant toutefois sur le terrain des signes que, à en croire la légende, un chevalier au sang et à l’esprit de Bernard aurait su, dans le temps à venir, trouver et interpréter.
De Castelmorgo et de Bernard on commença à parler dans tous les ports de la mer Méditerranée, mais personne encore ne sait quel destin il a eu après son départ d’Amorgos.